« Il m'a mis violemment la tête dans l'assiette de façon à ce que mon visage soit en contact avec ce bout de cadavre... »

J'avais 14 ans et demi quand j'ai décidé que je ne voulais plus manger d'animaux. Grâce à un film américain, à savoir Earthlings de Shaun Monson, j'ai été mise face à une réalité jusqu'alors insoupçonnée. On m'avait menti toute mon enfance sur les véritables conditions de vies et surtout sur les véritables conditions de morts des animaux.

On les minimise, on les fait paraitre acceptables. Ou bien encore, on les cache. Ecœurée et choquée par ce film je décidais de ne plus consommer la chair des animaux. Je refusais d'être complice de tous ces massacres.



Mais ce choix éthique fut l'objet d'incompréhensions de la part de mon entourage, à commencer par ma famille. Il faut dire que j'adorais la viande : j'étais la première à aller chez le boucher. On ne comprenait pas pourquoi je voulais me « priver » et on pensait que c'était stupide. Moi, je refusais d'être égoïste. Je refusais de faire comme tout le monde. Je refusais de collaborer au plus grand massacre jusqu'alors jamais connu.

Pour ma famille et en particulier pour ma mère, j'étais à un âge, l' « âge bête », l'âge où l'on « se cherche ». En somme, ce n'était qu'un caprice passager. Et tous les moyens étaient bons pour m'ôter de la tête cette nouvelle idée "décalée". Cette crise d'adolescence ne devait pas durer. Il était inenvisageable que je cesse de manger de la viande et du poisson. On me rappelait que j'étais mineure, que je n'avais pas à décider pour moi-même et donc je n'avais pas à choisir quoi manger. On me disait : « Tu feras ce que tu veux quand tu ne vivras plus sous ce toit ». Socialement non plus ce n'était pas possible : pour ma mère, accepter que je puisse manger végétarien signifiait, je pense, accepter le fait que les autres puissent la juger de parent irresponsable.

On m'a obligé à manger de la viande et du poisson. On m'a forcée pendant 1 an et 9 mois. Pour moi, « forcer » signifie user d'une importante pression morale et parfois même recourir à la violence physique. En règle générale, je devais rester à table jusqu'à ce que je finisse mon assiette. J'avais l'impression de retourner à l'époque de mes 5 ans quand on m'obligeait à manger un aliment que je n'aimais pas. Mais là, c'était différent, il s'agissait d'un choix réfléchi de ma part. Je savais la vérité, je la trouvais injuste et immorale. J'étais désormais mal à l'aise face à ce corps à qui on avait imposé la mort. Et lors des repas, on me criait dessus, on exigeait que je me serve en viande et on me contraignait à la manger. Dès que j'étais face à ces corps inconnus, inertes et méconnaissables, je m'obligeais à repenser à toutes les images terribles que j'avais vues. Je refusais d'oublier leur douleur et leur résistance face à la mort. Je refusais de faire comme si de rien n'était. On me trouvait ridicule. On ne voulait pas m'écouter. On voulait me priver de téléphone portable ou d'ordinateur. Je contestais, on haussait la voix, on me menaçait. Un jour, face à mon refus, mon père/géniteur m'a mis violemment la tête dans l'assiette de façon à ce que mon visage soit en contact avec ce bout de cadavre que je devais ingurgiter. C'était l'époque de mes 14, 15 et 16 ans.

La mauvaise foi, l'ignorance et le mensonge sont d'autres moyens utilisés pour s'opposer à mes convictions éthiques. En plus d'être une déviance sectaire, le végétarisme est connu pour être un régime carencé. On me disait que j'étais en pleine croissance, que j'avais besoin de fer, de protéines et qu'en arrêtant de manger de la viande et du poisson, j'allais être carencée, tomber malade et mourir précocement. On cherchait à me faire peur, à me prouver que le végétarisme n'était pas viable : « l'homme est omnivore et il a mangé de la viande de tout temps » entendais-je souvent. Le végétarisme est marginal et est pratiqué par quelques personnes bizarres de la société. Et je ne devais pas m'écarter des normes sociales. Le végétarisme est mal vu. Il fait malheureusement l'objet d'innombrables stéréotypes.

Pour ma santé physique, il fallait que je mange de la viande et du poisson. Mais en me forçant à manger des animaux, on oubliait ma santé morale. On m'imposait une pratique sanguinaire et barbare dont je refusais de me rendre complice par soucis de morale et de justice. C'était très difficile, très pénible. Autour de moi, il n'y avait aucun-e végétarien-ne, végétalien-ne, ou vegan. J'étais seule. Seule face à toutes ces personnes qui refusaient de comprendre. Seule face à ces adultes qui méprisaient mes idées et qui me discréditaient. Dans la solitude, je me documentais alors grâce à internet sur le végétarisme. Mais tout ce que j'y trouvais et notamment tout ce qui était favorable au végétarisme n'était pas pris au sérieux : on me rétorquait qu'« on ne peut pas s'y fier ». Alors, j’ai demandé à aller voir un-e nutritionniste ou un-e diététicien-ne mais on n'a pas voulu : « on ne va quand même pas dépenser de l'argent et perdre du temps pour toi : tu n'as qu'à manger comme tout le monde ».



Lors d'une visite chez le médecin, le sujet a été discuté. Il a avoué ne pas savoir grand chose sur la question : « le végétarisme est plus ou moins viable ». Il a tenté le compromis du : « et si tu mangeais du poisson ? ». Mais je n'étais pas franchement partante. J'étais végé dans ma tête, mais on me refusait le droit de l'être. Je l'étais en dehors de chez mes parents, là où personne ne pouvait me forcer : à la cantine par exemple. J'en ressortais généralement le ventre à moitié vide mais je ne mangeais pas la chair des animaux et ça me convenait même si ce n'était clairement pas l'idéal. Peu importe de supposées carences, peu importe de supposées maladies : je ne voulais plus manger d'animaux. Chez mes parents, j'étais usée qu'on me force chaque jour à manger des animaux et je redoutais chaque repas. J'en avais marre. C'était toujours le même scénario redondant. Mais j'étais déterminée à ne pas céder. Le médecin a finalement proposé à ma mère de prendre en compte mes convictions. Mais accepter le fait que je mange végétarien c'était d'une certaine manière « perdre la bataille » et se rabaisser au niveau de « cette ado en crise ». Non, la bataille n'était pas encore finie. Elle a encore duré de nombreux mois. Mais j'ai fini par l'emporter.

Même si enfin je pouvais dès lors manger végétarien, rien n'était pour autant simple. Je devais faire face au mépris, aux railleries et aux provocations incessantes. Il m'est déjà arrivé de taire les véritables raisons qui m'avaient poussées au végétarisme. Je disais que je n'aimais pas la viande par exemple. Évidemment, c'était faux. Mais si je mentais, on me laissait au moins en paix.

On refusait de cuisiner végétarien pour moi : je retirais donc la viande ou le poisson des repas familiaux. On acceptait déjà que je ne mange plus d'animaux, il ne fallait pas trop en demander non plus. Mais paradoxalement, il fallait que je sois en aussi bonne santé.

Avec le recul, j'ai l'impression que si on s’est si peu préoccupé de remplacer la viande de mon assiette, c'était dans l'espoir que je devienne carencée... Sans doute une stratégie pour que je reconnaisse que le végétarisme n'était effectivement pas viable et donc pour que j'y renonce définitivement. Lorsque j'ai eu les résultats de ma première analyse sanguine (qui ne témoignaient d'aucun problème), personne n'était content de ma bonne santé. Au contraire, on me disait que les problèmes de santé n'advenaient pas immédiatement; qu'ils finiraient par survenir à un moment ou un autre et qu'il fallait donc que j'évite de trop m'en vanter. Ce n'était pas l'avis du médecin mais tout le monde s'en fichait. Il fallait qu'ils aient raison. Et bien non !



Parfois, on me mentait. On me disait que ce qui était dans mon assiette était végétarien pour que je le mange alors que ça ne l'était pas. C'est drôle de faire manger à un végétarien un bout de cadavre caché ou un plat cuisiné avec du jus de charogne. C'est tout aussi marrant que de faire manger à un musulman un morceau de porc sans qu'il le sache. Dans les deux cas on ne respecte ni les convictions éthiques de l'un ni les convictions religieuses de l'autre.

Quand je mangeais chez des membres de ma famille ou bien chez des ami-es de mes parents, ceux-ci n'étaient dans la plupart des cas pas prévenus que je mangeais végétarien. Ma mère n'acceptait pas que je mange différemment : je dérangeais. Elle-même ne me cuisinait pas végétarien et donc elle refusait certainement d'imposer « ma lubie passagère » aux autres. Lors des repas et du coup lors des moments de vérité, je ne pouvais manger ce qui avait été fait : un sentiment de gêne était alors ressenti par tous. Soit l'hôte me préparait quelque chose en urgence, soit j'enlevais la viande et le poisson ou soit je ne mangeais que de la salade et du pain. Mais je pense que ce refus d’information de la part de ma mère était une (autre) (mauvaise) stratégie pour que je fasse une impasse sur mon végétarisme. Et il est vrai qu'en société, j'avais encore plus de pression qu'à la maison : je subissais généralement de la part des adultes, des remarques, des moqueries, des provocations... Il était alors plus difficile pour moi d'affirmer mon végétarisme.

J'ai aussi eu à supporter la haine contre les aliments végétariens ou végétaliens, non pas ceux qu'eux-mêmes consomment : les légumes, les fruits, certaines variétés de céréales pour les petits-déjeuners, certaines variétés de chips, certains biscuits industriels... Non, la haine se porte vers les produits clairement identifiés "vegan" que je commande sur internet et qui proviennent d'Angleterre. Pour eux, ces produits-là sont « chimiques », « anormaux », « pas naturels », mal nommés... Les entreprises les produisant utiliseraient des techniques de communication de « secte » : le fait par exemple, que des personnes heureuses soient représentées sur l'emballage ! Ainsi, étant donné que j'en consomme, j'appartiendrais moi-même à une secte. Pour eux, le végétalisme et plus largement le végétarisme ne sont pas "naturels", "propres à l'homme" ni pratiqués par des personnes saines d'esprit, etc. En fait, j'ai l'impression qu'en tentant de traquer en moi des problèmes, ils veulent se donner des excuses pour continuer de cautionner le plus grand massacre jusqu'alors jamais connu. Ils me dévalorisent, moi, mes convictions et mon alimentation, et se cherchent des raisons pour continuer d'agir dans l'injustice et l'immoralité.

Le végétalisme ? Parlons-en. Mon médecin y est farouchement opposé. Selon lui, ce régime alimentaire n'est pas du tout viable. Mais, depuis que j'ai rencontré des personnes en os et surtout en chair qui mangeaient végétalien, j'ai eu la preuve qu'il n'en était rien. Depuis ces rencontres, je mange végétalien et du coup, je suis plus cohérente avec mes idées. Par sécurité, je préfère vérifier au moyen d'une prise de sang que tout va bien en ce qui concerne des différents nutriments. Le médecin s'indigne du fait que je ne boive plus du lait (de vache) : « vous êtes en pleine croissance !». Pourtant, cela fait quatre ans que je n'ai pas pris un centimètre ! Alors on me parle d'ostéoporose et on me fait comprendre que de toute manière j'aurais tort. Je suis censée courir un risque, mais on se dispense de me proposer des solutions pour prévenir de supposées carences. On veut me (nous) faire croire que le calcium se trouve essentiellement dans les produits laitiers. Mais c'est faux, merci les lobbies. Pour avoir mangé végétarien puis végétalien tout en gardant une bonne santé, mais aussi pour avoir lu la position de l'Association Américaine de Diététique, la viabilité de ces alimentations m’apparaissent aujourd'hui évidentes. Mais j'ai toujours à me justifier.

Aurélie

Ajouter un commentaire

Le code HTML est affiché comme du texte et les adresses web sont automatiquement transformées.

La discussion continue ailleurs

URL de rétrolien : http://fr.vegephobia.info/index.php?trackback/25

Fil des commentaires de ce billet