Des dîners en famille...

Voici le témoignage et l'analyse d'un militant animaliste, dont les convictions semblent impossibles à prendre en compte par ses beaux-parents. Une situation hélas commune...

Je suis végétalien pour des raisons éthiques, et je vais régulièrement diner chez les parents de ma copine. Je me suis expliqué, mais ils n'ont jamais vraiment compris ma démarche, notamment en ce qui concerne les produits laitiers et les œufs.

La maitresse de maison a souvent commis des erreurs, me servant par exemple :
- De la tarte aux légumes avec des œufs, d'élevage en batterie qui plus est, et de la crème (« ha j'avais pas compris »)
- De la choucroute cuite au lard (« j'avais pas vu qu'il y avait du lard dedans »)
- Des haricots cuits à la graisse d'oie (« je comprends pas cette rigidité, je te l'aurais pas dit t'aurais même pas senti le gout »)
- Des pâtes au fromage (« je savais pas que dans le ''pesto'' il y a du fromage »)

A aucun moment je n'ai râlé. A chaque fois je me suis contenté de refuser poliment le plat. Et à chaque fois, non seulement pas le moindre mot d'excuse, mais c'est moi le fautif parce que je suis trop « rigide », je suis dans la « religion ». J'aurais dû manger leurs plats pour leur faire plaisir...
Pourtant j'ai exposé mes arguments et le père m'a dit qu'il les comprenait parfaitement, faudrait savoir ! Mais à chaque fois ce que je dis rentre par une oreille et sort par l'autre, la fois d'après, c'est oublié.
Deux ou trois fois, je me suis contenté de patates bouillies et de tranches de pain.

A cause de tous ces couacs et plutôt que de m'énerver, j'ai proposé gentiment de faire la cuisine moi-même la prochaine fois. Ya pas plus diplomatique comme approche, n'est-ce pas ? Tout le monde a accepté.

Le jour dit, je suis arrivé avec mon sac de victuailles, j'ai fait la popote, j'ai servi mon plat, et que croyez vous qu'elle a fait, la mère ? Elle a posé à côté de mon plat du jambon et de la viande en croute (achetée chez le boucher), pour « compléter » mon repas au cas où le frère ou le père aient encore faim. Là mon sang n'a fait qu'un tour. Quel manque de politesse minimale ! En plus, je leur avais déjà dit que je vivais mal leur manque de respect à mon égard, cette façon de me servir par mégarde des produits animaux tout en m'accusant de rigidité de pas vouloir en bouffer. « Je n'y ai pas pensé », « j'avais pas compris qu'on devait pas manger de viande » : mais justement, c'est bien là le problème ! Mon engagement éthique est tellement inexistant à leurs yeux que ça fait même pas tilt dans leur tête quand ils ouvrent une boite « avec graisse d'oie » écrit en gros dessus. Qu'ils comprennent pas que de rajouter de la viande à mon repas explicitement sans viande ça va me vexer. J'ai expliqué mes arguments plusieurs fois, ils savent que j'ai participé à la semaine mondiale pour l'abolition de la viande, que je m'occupe d'un site sur le sujet, que je prépare un texte sur la question... Que puis-je faire de plus pour leur faire comprendre que ça me tient à cœur ?

Ils m'ont accusé d'attenter à leur liberté. Tout en disant par ailleurs qu'ils ne mangent pas beaucoup de viande, ce qui aggrave leur cas : ça prouve qu'ils peuvent ne pas manger de viande pendant un repas, et qu'ils auraient pu s'abstenir de servir de la viande les soirs où j'étais là (ce que je n'ai jamais réclamé). Faut arrêter de déconner, c'est pas un effort surhumain de ne pas manger de la viande pendant un malheureux repas, une malheureuse fois dans l'année. Je parle même pas du fromage qu'ils ont mangé en fin de repas, ça je m'en fiche. Mais des lambeaux de cochon et de bœufs pour accompagner mon plat, quand même... Si on demande à n'importe quel péquin dans la rue « un partisan de l'abolition de la viande te cuisine un plat végétalien, est-ce qu'il va être vexé si tu sers de la viande à côté ? », tout le monde répond oui. N'importe qui ayant un minimum de tact, un minimum de sensibilité, un minimum de bon sens.

En plus, dans un premier temps j'ai eu mon réflexe habituel, cette saleté de réflexe qu'on nous inculque à avoir, à force de nous répéter qu'on emmerde le monde : j'ai fermé ma gueule. Je me suis servi du pinard et je n'ai rien dit.
Mais ma copine, voyant mon visage blême, m'a demandé de dire ce que j'avais sur le cœur. J'ai refusé. Elle a insisté, alors je l'ai dit. J'ai dit qu'il est vexant, quand on est anti-viande militant, de voir des gens rajouter de la viande dans un repas qu'on cuisine. Et une fois de plus, non seulement pas le moindre petit mot d'excuse (je n'en attendais pas tant), mais ils m'ont accusé d'être un extrémiste, de vouloir « diviser » les gens lors d'un moment de « rassemblement » qu'est le repas, de les « brusquer », de me formaliser pour pas grand chose. C'est là que j'ai vu rouge, j'ai pris mon manteau et je suis parti. Et je n'ai pas envie d'y retourner.

Le fond du problème, ce ne sont pas les erreurs, c'est leur réaction, cette façon de ne jamais tenir compte, que ce soit dans leur comportement ou dans la façon dont ils jugent mes actes, de ma sensibilité morale. Pourtant, n'importe qui est touché par ce qu'il réprouve moralement. Sauf les psychopathes. Par exemple, les deux personnes dont je parle seraient choquées si elles assistaient à une pendaison, un excision, la bastonnade d'un esclave, même si c'était légal dans le pays dans lequel elles se trouveraient. Je suis même prêt à parier qu'elles seraient choquées par des vidéos d'abattoir. Nous, non. Nous autres végétariens n'avons pas de droit de manifester notre sensibilité morale. Nos convictions devraient être froides et abstraites. Notre opinion sur la question de la viande devrait être aussi détachée et distante que notre opinion sur les causes de la chute de l'empire romain, ou notre avis sur la théorie quantitative de la monnaie.

Voilà probablement pourquoi ils ont interprété mon refus de faire des écarts non pas comme une réaction morale, mais comme un rigorisme doctrinal de mauvais aloi, une volonté religieuse de pureté, une phobie pathologique d'être contaminé par un aliment « impur ». Voilà pourquoi ils ont pris mon souhait qu'il n'y ait pas de viande avec le repas que j'avais préparé pour une agression liberticide.

J'aurais pu prendre les choses à la rigolade, mais j'en avais marre. J'ai déjà pris les choses à la rigolade, ça évite le clash, mais sans régler le problème. Face à un problème récurrent, face à de la mauvaise foi, il arrive un moment où il faut dire les choses clairement.

Ma copine fut affectée par cet incident, et déçue par l'attitude de ses parents. Sans être végétarienne elle-même (pour l'instant), elle comprend très bien ma position, et est d'accord sur l'essentiel.


Pierre S.

Commentaires

1. Le dimanche, avril 3 2011, 23:47 par Thalys

super témoignage Pierre!! et qui fait écho à des situations vécues :-((

2. Le jeudi, avril 7 2011, 18:56 par Flavien

T'as bien fait de te casser ! Les carnistes qui nous accusent de tant de "rigidité" ne partagent pas un iota de notre souplesse et de notre patiente. Mais il y a un moment où il faut oser se dire qu'on en a assez d'en prendre plein la poire. Bravo à ta copine de comprendre que c'est pas toi le méchant.

3. Le jeudi, avril 14 2011, 09:49 par Mlle Pigut

Malheureusement un classique pour la plupart des végéta*iens... personellement face à tant de mauvaises intentions, je n'ai pas trouvé d'autre solution que de ne plus venir à ce genre de repas.

4. Le jeudi, septembre 15 2011, 23:51 par raoul

bravo pour ce témoignage
émouvant
toutes mes félicitations courage
le plus dur c'est vis à vis de ta copine
et si tu as des enfants... CELA SERA ENCORE PLUS DIFFICILE
j'ai connu les mêmes problèmes mais chez moi les beaux parents mangent vegetariens (je cuisine) (ils restent maxi 2 repas) chez eux quand j'y suis; là ils ne font plus de viande mais se font du poisson, en prend qui veut (un de mes fils refuse comme moi) l'autre en prend pour leur faire plaisir je ne peux pas être rigide un jour j'ai refusé le surimi présenté et la belle mère a fait un caca nerveux et interrompu le repas pour chialer au lit
je me suis senti mal à l'aise moi le gendre (qui est le psycho rigide?) le repas etait varié et abondant mais elle se croyait obligé d'ouvrir en plus pour mes gamins un paquet de surimi (c'est dégueu d'ailleurs ces trucs)
les carnivores ont du mal à tolérer les vegetariens au mieux c'est ok mais on te fourgue du thon du poisson "il faut pas dépérir !!! ou dépé "rire" une fois j'ai accepté un caka au thon (j'ai cédé ce soir là)

5. Le lundi, octobre 10 2011, 08:36 par Katharina

Bonjour,

Merci beaucoup pour cet article. Bien souvent, moi aussi, je me sens seule dans mes convictions autour de la table des beaux-parents. Ils essayent bien à être compréhensifs, mais même là-dedans réside une logique insidieuse, car ils respectent bien tes choix, mais le traitent comme une préférence parmi d'autres (Jean n'aime pas les betteraves, Yves boit que du coca light, Elodie ne mange pas de viande...), sans que cela met en marche, chez eux, un processus de réflexion.

A table, on me servait du saumon au lieu du foie gras, un poisson ou des oeufs au lieu du steak. J'ai d'abord accepté pour ne pas offusquer la maîtresse de la maison, mais je ne le fais plus.

J'ai assisté à des repas où l'on mangeait des cranes d'agneaux coupés en deux. Les commentaires qui se font à table donnent l'impression qu'il y a bien un certain gêne, mais qu'on s'efforce à trouver ca naturel ("J'espère qu'en mangeant la cervelle, je serai plus intelligent! Ha,ha!", "J'ai enlevé les yeux quand j'ai su que tu venais!"). Cependant, étant une fille, j'ai droit à une description de la recette ("Il faut laisser les têtes dans le vinaigre, pour qu'elles ont une jolie (sic) couleur blanche, et pas rouge!"), alors qu'on connaît bien mes sensibilités.

Un autre jour, on servait de la poule et du poulet. La soeur se servait de poule en soulignant qu'elle mangeait pas de poulet parce que "la poule est plus mignonne que le poulet." Les gens sont prêts à toute acrobatie mentale pour éviter la reflexion... Mais on se doit d'avaler tout commentaire, par souci "d'harmonie" à table.

Je pense qu'il est important dans ces cas de se dire qu'on n'est pas seul, qu'un changement est en train de s'opérer, et qu'on peut être fiers d'en faire partie.

Tout en gardant une certaine normalité. Après tout, ce n'est pas nous qui devons nous justifier...

Merci encore pour vos temoignages.

6. Le jeudi, novembre 7 2013, 00:16 par mat

Super recits, depuis que je suis vegan j'ai quelques petites moquerie parfois et encore c'est rare (faut dire que je suis tellement deconnecté de la société que je vois pas grand monde) et j'imaginais meme pas beaucoup que ce genre d'histoire etait fréquente. comme quoi il me reste encore un peu de niaiserie à eradiquer.

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