Analyse d'un article végéphobe

Par Cécile Bourgain

L'article concernant la Veggie Pride du Progrès « Maigre mobilisation des végétariens » a fait l'objet d'un (rapide) débat : certains pensent qu'il s'agit d'un article végéphobes, ce que d'autres personnes ont nié ou considéré comme quelque chose de mineur. Cet article a été repris et résumé par Lyon Plus, une « filiale » du Progrès, sous le titre « Végétariens et végétaliens main dans la main ». L'analyse comparée des deux articles, mettant en lumière ce qui a été supprimé ou modifié, montre bien la végéphobie dont fait preuve le texte initial.

Le changement du titre est particulièrement significatif :

« La maigre mobilisation des végétariens à Lyon » devient chez Lyon Plus : « Végétariens et végétaliens main dans la main », qui met l'accent sur la solidarité et le rassemblement.

Dans le Progrès, le mot « maigre » porte jugement de valeur péjoratif concernant le nombre de manifestants, de plus cet adjectif fait écho à la supposée « maigreur » des végétariens (premier préjugé caractéristique de la végéphobie). À noter que France 3 comme Lyon plus n'ont pas porté de jugement concernant le nombre de manifestants.

« Ils se bouchent les oreilles, assis en tailleur sur la place des Terreaux, pour ne pas entendre les bêlements paniqués qui s'échappent de la sono. "Chaque année en France, 1 milliard d'animaux terrestres sont tués pour leur chair" débite une femme, sur un ton sépulcral »

Cette phrase a été supprimée dans la version de Lyon plus.

La symbolique du premier happening, mise en scène de la sculpture des singes de la sagesse (l'un se bouche les oreilles, l'autre les yeux, le troisième la bouche) n'est pas évoquée, alors qu'évidente de visu (le déni face au massacre animal). On dirait que les végétariens sont simplement craintifs et font preuve de sensiblerie (deuxième préjugé caractéristique de la végéphobie).

L'expression « bêlements paniqués » a aussi une connotation péjorative, quand on ne souligne pas à quoi elle fait référence, ce qui est pourtant évident compte-tenu du contexte : l'abattoir.

Ce qui est dit « sépulcral », c'est le « ton », et non le fait : la mort de milliard d'animaux. Là encore il s'agit d'une discrimination coutumière : ce sont les végétariens qui seraient tristes, et non les faits qu'ils dénoncent (troisième préjugé)

« le défilé ...s'est décentralisé entre Rhône et Saône, dans l'espoir, notamment, de recueillir un plus fort écho médiatique que lors des éditions parisiennes. Pas de quoi faire cocorico : seules 300 personnes se sont déplacées pour dire « non » aux abattoirs et à « l'exploitation animale ».

Le lien entre la médiatisation et le nombre de personnes est fallacieux : la médiatisation a été meilleure qu'à Paris, avant et après la manifestation. Le journaliste n'avait qu'à lire l'Express par exemple ou se renseigner auprès des organisateurs.

L'expression « s'égosillent les militants » est péjorative, il s'agit du préjugé assimilant les militants animalistes à des hystériques (le quatrième véhiculé par l'article).

Lyon plus écrit que les végétariens "ont fait du bruit" quand Le progrès dit qu'ils "se sont fait entendre bruyamment". "faire du bruit" sous-entend créer l'événement, "bruyamment" peut laisser entendre que les manifestants ont dérangé, que la manifestation était cacophonique. L'agressivité (relative ici) des militants est donc mise en avant par le Progrès (cinquième préjugé).

« Fromage végétal, tofu ou seitan à base de gluten de blé, remplissent leurs estomacs. Des aliments végétaux "pas plus chers et sans risque de carence" selon eux - ce qui est contestable dans certains cas. »

Évidemment, les végétariens sont encore présentés comme des extra-terrestres puisqu'ils mangent des aliments étranges, et bien sûr leur bizarrerie alimentaire est mise en avant bien plus que leurs revendications. Le « selon eux » insinue que leur jugement est forcément biaisé, et le terme « contestable » fait écho au préjugé des carences alimentaires, sans expliquer aucunement quel risque courraient les végétariens ni s'appuyer sur aucune source médicale. (sixième et septième préjugés : le manque d'objectivité des végétariens et leur santé précaire).

On notera la large place accordée aux préjugés végéphobes des passants, largement relayés par l'article. Le journaliste aurait pu citer les passants en restant neutre.

Enfin, la dernière phrase « on en salive d'avance » : s'agit-il d'ironie ? S'agit-il du plaisir du végéphobe qui va lui même « croquer » le végétarien, rabaissé au statut donné habituellement à l'animal ? Dans tous les cas, la discrimination est indéniable. Le ton moqueur, caractéristique de tout l'article, est en lui-même discriminant : oserait-on employer un tel ton pour décrire la Gay Pride à présent ? Non, parce qu'il y a eu des combats pour lutter contre l'homophobie. On n'imagine pas aujourd'hui un article sérieux sur la Gay Pride véhiculant tous les préjugés possibles et imaginables sur les personnes homosexuelles, et heureusement. Visiblement, pour les personnes végétariennes, il reste du chemin à faire !

Ce texte est discriminatoire parce qu'il véhicule tous les préjugés défavorables attachés aux végétariens, mal nourris, maigres, hystériques, tristes, bizarres, craintifs, faisant preuve de sensiblerie... La manifestation est pratiquement vidée de son sens, n'est mis en avant que le portrait caricatural des végétariens.

La personne qui a adapté cet article pour le journal Lyon Plus a sans doute bien perçu cette discrimination. Elle a certes résumé l'article, mais a de toute évidence expurgé la version initiale de ces préjugés et des railleries. La preuve la plus évidente de cela se trouve dans la modification du titre, qui n'est pas résumé mais entièrement nouveau.

Certes, on peut se dire que c'est tellement courant que ce n'est pas grave, mais si nous-mêmes prenons l'habitude de trouver cela normal, les mentalités ne risquent pas d'évoluer.

Commentaires

1. Le mardi, juin 7 2011, 18:33 par jonathan

Entendu cette semaine: "Tu vas manger quoi ,toi maintenant, plus de concombre, plus de salades, plus de tomates..." puis "Tout ça c'est a cause de vous et de votre bio!"(???). J'ai hate du jour ou ils découvriront à nouveau que les contamination e. coli sont essentiellement dues a l'ingestion de cadavres...

2. Le dimanche, août 28 2011, 16:02 par concombre

Je crois que la mentalité française (et je dis ça en connaissance de cause, je le suis!) a encore du mal avec les végétariens. Alors que dans les pays nordiques ou anglo-saxons c'est un "preuve" de bien vivre et de bonne santé, en France c'est effectivement associé à l'extrémisme écolo, à des carences nutritionnelles et autres maux! C'est pas croyable mais c'est comme ça (au fait je ne suis pas végétarienne même si je ne mange pas beaucoup de viande, question de gout). Les mentalités ont du mal à changer... :)
Bonne continuation.

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